La Chapelle du Pic

Assis sur le bord, j’ai les pieds dans l’eau, trempé jusqu’à la fibula. Le ciel est dégagé et la température est douce après la canicule d’hier. Quelques étoiles scintillent. Bientôt 4h50. Il va falloir y aller. Nous avons rendez-vous à 5h tapantes pour aller au Pic Saint-Loup.

Je rassemble mes forces. Une dernière fois, je me rappelle de me détendre. Ces derniers jours, l’eau me fait beaucoup de bien. Après le traumatisme de lundi dans le côté externe de ma jambe gauche, les moments passés dans la piscine ou la rivière sont manifestement cicatrisants.

Nous en sommes au dernier jour de la retraite. Au dernier jour de notre formation, voyage vers le centre. Et c’est aujourd’hui le solstice. Au menu ce matin: ascension du  Pic Saint Loup, pranayama au sommet, descente et croissants à Saint-Martin de Londres. Aller méditer au sommet, le 21 juin, c’est un peu comme la culmination de tout ce que nous avons pratiqué jusqu’à présent.

 

Alors certes ma jambe est blessée. L’extension est impossible et la flexion est limitée. Des douleurs sont là de temps en temps. La zone d’appui est sommaire. J’aurais recommandé à quiconque dans ces circonstances de se reposer, de passer une bonne nuit de repos, et surtout de ne pas pratiquer la randonnée.

Mais là les amis, il s’agit d’aller méditer au sommet du pic. Alors hier j’ai dit à mes compagnons “demain j’irais pranayamer au pic. après je pourrais mourir.”. Alors je suis là dans la piscine, pour prendre un dernier coup d’anesthésiant cicatrisant. Il est l’heure. Je sors les pieds de l’eau. Me sèche sur une serviette à côté et mets mes chaussures. J’attrape mon bâton , il m’accompagne depuis hier, trouvé sous un arbre du hameau.

 

5h15, nous arrivons au pied du Pic. Il est temps d’y aller mon vieux. Les couleurs sont exceptionnelles. La montagne, les nuages, La vallée en bas. Je prends place au milieu de la grosse vingtaine que nous sommes. Restons méthodiques. L’appui sur la jambe gauche est supporté par un bâton. A toutes celles qui me demandent comment ça va, la réponse est invariablement la-même: “bien et toi?”. Si mon pied est à 30% de ses possibilités habituelles, est-ce que mon coeur doit être dans le malheur? Je m’efforce de ne pas forcer sur la gauche et de m’appuyer sur mon bâton de pélerin. Alors je bavarde avec Myriam, avec Tijana, avec Stina.

 

Je ne sais pas depuis combien de temps on monte. Mais je commence à fatiguer. Tu m’étonnes mon vieux. Nous avons à peine dormi, on fait un chemin de grande randonnée et tu espères ne pas être fatigué, demi-éclopé que tu es!

Alors me vient l’idée de génie. Arrête de vouloir te porter par les moyens de ta jambe gauche. Laisse toi porter par la Force. Je capitule. Tout de suite je suis plus léger. Je prends le mala (chapelet) que Brigitte nous a offert hier et je commence à réciter quelques “notre père” et autres “maranatha”, et des “om”. Mala dans la main gauche, bâton de Moïse (ça fait bien non?) dans la main droite, je clopine, non j’avance avec dignité et confiance. Une ultime pause à la base du dernier tronçon, un quasi vertical censé durer 20 mins. Je garde espoir on y presque. Seigneur soutiens ma foi.

 

Le jour est maintenant bien levé. Et nous voici à l’entrée de la chapelle du Pic. J’écris un mot sur papier (“faire du bien aux gens, corps, âmes et esprits”) et je vais le glisser entre les briques de la chapelle. Isabelle nous conduit dans un chant dans la chappelle. Une polyphonie.

Puis François nous invite à prendre place plus haut; chacun doit se trouver un spot. 3 roc à grimper et on se retrouver face… Une mer de nuage nous tend les bras. A l’apic d’une falaise verticale. Wow! Je suis ravi d’être là, ici, maintenant. Et c’est parti pour le pranayama. A cette altitude, après cette escalade, a-t-il une saveur particulière? une efficacité supérieure? Je ne sais.

 

Déjà sonne le bol de François. Puis la flûte. Mon coeur se serre. Et se desserre. On revient sur le mini plateau de la chapelle. Et là, je suis attiré dans la chapelle. Je suis seul, debout, les bras en croix. Je m’avance. Je rends grâces. Pour être monté jusqu’ici, pour avoir méditer sur le pic. Et là, au pied de l’autel, je tombe à genoux, et j’embrasse l’autel. Des larmes me quittent. Comment se fait-ce? Ne me demandez pas. C’est par delà moi-même que ces instants se déroulent. Mon coeur s’abandonne et je suis reconnaissant. En fait, je n’ai jamais rien vécu de tel. Et c’est pour ces instants que j’écris que ce papier. Combien de temps je suis resté là-dedans? 1 mins?  10 mins? Mes yeux sont encore humides quand je me lève. Qu’a-t-elle de si spécial cette chapelle? May be une résonance particulière pour mon coeur en cet instant? Time to go.

 

Sur la descente, je suis irrésistiblement emporté en louanges. Ma bouche libère le plein de mon âme. “Alors entend mon coeur” me vient puis “Entre tes mains j’abandonne” résonne. Isabel derrière moi me dit qu’elle danserait bien, la voix est envoutante. Mais le chemin est escarpé.

 

9h. Nous voici de retour au pied du pic. Sur la descente, je me rends compte que je suis l’éclopé spectaculaire, certes, mais en réalité plusieurs ont une limitation ici ou là: essouflé, faible puissance musculaire, douleur aux hanches, ou aux pieds, etc. Chacun a ses blessures, dans sa chair, son mental ou son coeur. Alors oui, pour eux tous, je suis ravi de l’avoir fait.

 

Pendant le petit-déjeuner sur la place du village à Saint-Martin de Londres, je profite de l’eau de la fontaine pour rafraîchir mon genou. Merci Seigneur. On dirait bien que nous avons fait 3,5 km aller et retour avec une denivelée de je ne sais combien. Heureusement qu’on ne m’a pas dit ça avant. Précisément, Wikipédia parle de 6km aller/retour, dénivelé de 675m.

 

Au delà de l’exploit physique, chaque pas était un instant de communion. Au delà de la vue à couper le souffle, les instants de contemplation sont irremplaçables. Pourquoi étais-je aussi déterminé à y aller? J’avais certainement rendez-vous avec mon destin là bas, porté par les anges. En fait, quelque part, cette blessure est bénie. Elle a donné une autre dimension à cette méditation. En fait, elle a sublimé chaque instant. Dans les jours qui ont suivi, la guérison s’est accélérée.

Alors, mes chers amis, comme disait Khalil Gibran, “Ayez foi en vos rêves car en eux se cache la porte de l’éternité”.

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